GALERIES

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     Pilar, elle ne mâche pas ses mots. Alors avec un sujet tel que celui-là, ça risque d’être rigolo : un tir aux pigeons qui n’épargnera personne. Eh bien non. J’en suis moi-même surprise, mais je ne mettrai pas toutes les galeries, ni surtout tous les galeristes dans le même sac. Au cours de ma carrière d’artiste, j’ai exposé un certain nombre de fois dans des galeries parce que leur propriétaire aimait mon travail et était prêt à prendre des risques pour le défendre. J’ai même exposé chez un galeriste qui s’est ruiné pour les artistes qu’il aimait et auxquels il achetait des œuvres pour les aider à survivre et à poursuivre leur travail de création. Il est vrai que c’était à une époque révolue où on se risquait parfois à faire les choses avec envie, avec passion, et non en suivant aveuglément les injonctions du business plan. Récemment encore, j’ai fait la rencontre d’une galeriste lyonnaise qui proposait un travail engagé ; cette rencontre a débouché sur une exposition à thème qui s’est très bien déroulée.

     Mais il y a également le côté sombre. Le côté mercantile qui n’a plus rien à voir avec l’Art. Et qui se traduit parfois par des expressions difficiles à entendre. Une galeriste qui débutait dans le monde de l’Art avait une page web contenant la rubrique : « Ajouter au panier ». « On ne met pas un tableau ou une photo dans un panier ! », lui ai-je dit. Je crois qu’elle a vite rectifié. Autre anecdote. Je souhaitais exposer dans certaine galerie dont l’une des artistes permanentes était une amie à moi. J’ai donc invité le galeriste à voir une série que j’exposais à un salon : Détournements. J’attendais son arrivée avec une barre dans le ventre. Allait-il aimer ? Je voulais avoir son avis, sa réaction. Sa réaction ? La voilà : « Mais je ne vendrai jamais ces portraits ! » Il était aveuglé par son sens du commerce ; il lui était impossible de voir, derrière le tas – ou l’absence de tas – de billets, la création qu’il allait falloir défendre. Mais il n’a pas perdu son temps puisqu’il a exposé un autre artiste présent à ce salon, issu du monde de la mode et proposant un travail esthétique, bien léché, sans violence, en un mot (mot magique entre tous) : VENDABLE.

     Cet échec ne m’a pas empêchée d’exposer dans des festivals, des foires, des salons, des symposiums artistiques… J’ai rencontré des artistes, j’ai partagé, fait partager… Puis un jour, j’ai été à l’initiative d’un projet que j’ai monté avec deux autres photographes plasticiennes dont j’aime beaucoup le travail. Nous étions différentes mais complémentaires, et le projet avait de la gueule. Je précise que l’une des deux autres artistes était bien plus « connue » que moi. Vous vous en moquez peut-être mais vous verrez à la fin de l’anecdote que cela a une certaine importance. Je propose donc notre projet à une galerie qui semble séduite et nous permet de le monter dans de bonnes conditions. À la fin de l’exposition, la galerie a fait entrer l’une des trois artistes dans son catalogue permanent. Devinez laquelle ? Mais oui, vous avez trouvé : la plus renommée. Et j’en viens à me demander si cette décision n’avait pas été prise dès le moment où nous avons présenté le projet, si ce n’est pas justement cette volonté d’inclure un nom connu dans son catalogue qui a poussé la galerie à accepter ce projet. Stratégie commerciale, mais on est loin, me semble-t-il, du vrai métier du galeriste qui doit au contraire consister à se mouiller, se battre pour faire découvrir au public, qui a besoin d’être guidé, de nouveaux noms, de nouvelles expressions artistiques, même si celles-ci ne sont pas immédiatement faciles d’accès. Et que dire de cette autre galerie qui m’a répondu, un jour que j’allais lui présenter mon dossier : « Vous savez, le travail des artistes, ce n’est pas le plus important. Vous avez un carnet d’adresses, des clients, des collectionneurs ? »

Quand j’ai déménagé, j’ai pris du recul et, contrairement aux personnages de ma dernière série, j’ai cessé d’être aveugle. Ma Lucidité m’a fait comprendre bien des choses. Et je ne raconte pas tout…