Quand une artiste écrit sur une autre artiste.

Adrienne Arth m’a surprise un matin en ouvrant mon courrier : elle avait écrit un article sur ma série L’Aveuglement pour la revue Corridor Elephant, dans les chroniques. J’ai été très touchée. Je la remercie tendrement. (2020)
 

Pilar du Breuil est une artiste engagée, son camp : les défavorisés comme on dit, les femmes, les exilés, les déportés, les assassinés, les disparus… Pourtant ce travail est pétri par la vie, il s’en dégage un profond humanisme et un combat, celui de ceux qui résistent.

C’est un travail où le collectif et le singulier s’attèlent ensemble à témoigner de L’« Histoire » et de la petite histoire de chacun. De l’inextricable et inexorable imbrication des deux.

L’enfermement de l’humain dans sa chair, le tragique du vivant. La brutalité du monde, du naître, de la vie, de la mort. La condition humaine, sa fatalité et cette insupportable répétition de l’« Histoire ». 

Pour autant Pilar, dans les différentes séries qu’elle aborde, ne fait pas du reportage, elle crée des oeuvres où la superposition de différents fragments photographiques voilent et dévoilent le sujet, le font cohabiter dans différents espaces de lui-même, dedans-dehors toujours mélés : peur, désir, angoisse, confrontation. Le choix d’un gris presque transparent crée une suspension et une traversée du temps, les roses, les bleus au bord de l’effacement, dans une faillite de la couleur, presque aquarellés glissent sur une chair qu’ils semblent à la fois protéger et fragiliser. Seuls des rouges éclatants et des noirs profonds viennent architecturer les plans, comme un couteau découpe la viande.

Dans sa série L’aveuglement, l’artiste nous confronte à des visages sans nom, aveuglés, des visages écrans, sans identité et les portant toutes, scarifiés par des « restes de » : photos de guerre, lambeaux d’affiches, compresses, cartes de séjour, ruines, planisphères, tableaux, photos de disparus, murs, graffitis, tissus, dentelles… On pense aux Désastres de la guerre de Goya, aux installations de Boltanski. Visages terrifiants, agonisants et pourtant vivants. 

Car ce ne sont pas, comme on pourrait le croire au prime abord, de simples masques, des supports. Dans ce qu’il reste d’eux, un nez, une bouche, quelque chose d’eux-mêmes se dit, comme si l’artiste au lieu de cacher leur individualité, la dévoilait. Qu’elle s’introduisait à l’intérieur de leur cerveau. Que ce monde qu’il nous donnent à voir est aussi leur histoire. Qu’ils participent de cette histoire. Sont-ils miroir d’eux-mêmes ou miroir du monde ? Sont-ils victimes ou sont-ils bourreaux ? Et ce qu’ils voient, est-ce le présent, le passé ou l’avenir ? 

Ce qui est sûr c’est qu’ils nous regardent, ces sans-yeux voient et nous regardent nous qui les regardons à notre tour. Et un malaise nous prend, qui parle ? Sommes-nous dedans ? Sommes-nous devant ? Qui regarde qui ? Qui est bourreau ? Qui est victime ? 

Ces visages qui projettent et nous reflètent sont nos visages. Et c’est notre Espèce qui regarde l’Espèce. 

Extrait du catalogue Venus Vesper, édité à l'occasion de l'exposition Venus Vesper, édité par la ville de Mitry-Mory. Mars 2017. Texte écrit par Marie Deparis-Yafil, commissaire d'exposition et critique d'art

 

   "Le travail de composition photographique de Pilar du Breuil nous emmène dans un univers très particulier, dans lequel les sujets sont mis en scène et l'image minutieusement arrangée. L'artiste parvient ainsi à nous plonger à la fois dans une atmosphère presque hors du temps, et dans des sujets très contemporains.

   C'est le cas ici, avec les trois oeuvres choisies, et réalisées pour l'exposition. La Féminité, le cops féminin, sont au coeur de ses travaux, qui chacun d'une manière différente, évoquent la liberté de la possession de son corps en propre. Ainsi  Le Retable des Muses qui, par son titre même, évoque une sacralisation de ce corps, rappelle aussi ces photographies érotiques anciennes. Il suggère, enfin, dans l'image de cette femme jouant avec un voile léger, l'équivoque érotique de ce corps dissimulé au regard, nourrissant fantasme et désir, la question d'une liberté aujourd'hui maltraitée. Une femme nue et un voile.

   Tel est donc ensuite le sujet du deuxième montage photographique, Cachées, qui explicite plus clairement les enjeux de ce voilé-dévoilé. Pilar du Breuil semble opposer ici une vision intégriste du corps féminin, comme objet diabolique, à un féminisme, dangereusement féminin, celui de la revendication, de l'émancipation et de la liberté sexuelle, théorisées, il y a longtemps déjà, avec scandale, par Simone de Beauvoir. 

   Plus encore, la saisissante vidéo Délivrance, explore la souffrance et l'aliénation des femmes entravées par les burqa, hijab et autres niqab. Et, au-delà de l'oppression, de l'enfermement auxquels elles sont soumises, offre une réflexion à propos de ces centimètres de tissu qui séparent la femme voilée d'elle-même, qui protègent et/ou soustraient, dans toute l'ambivalence de sa fonction, son corps et son visage au regard des autres, régénérant dans cette dialectique pornographique du visible et de l'invisible, de la présence et de l'absence, de l'interdit et du désir, telle que nous le décrivait Gombrowicz. En choisissant pour modèle une femme au profil a priori éloigné du profil de la  femme musulmane voilée, Pilar du Breuil ouvre à un questionnement plus vaste : la dimension profondément politique du corps de la femme, à travers les violences qu'il subit, en prise aux diktats de l'imagerie féminine contemporaine. "

Textes écrits à propos des séries présentées dans ce site :

  

  

L'AVEUGLEMENT

Concept métaphysique

 

À travers ces portraits, j’ai voulu montrer la cécité de l’être humain face à une multitude de faits, d’actes et de réalités. Mon choix a été guidé par ce que je vis et ce que j’ai vécu. Des images qui ont marqué ma vie, qui m’ont parlé, donné à voir, procuré des frissons, qui m’ont m’aidée à réfléchir, à sentir le monde autrement. Et si elles m’ont aidée à vivre, je souhaite les partager. Chaque portrait est porteur d’un message, certains plus directs que d’autres. Mais peut-être, simplement, d’une vision en matières, une vision de photographe plasticienne.

L’aveuglement est-il soluble dans la vision ?

 

Je remercie José Saramago car le titre m’a été inspiré par l’un de ses romans.

ENCARNACIÓN (série de 16 photographies)

Encarnación, c’est un prénom espagnol.  Encarnación est encarnada, rouge sang en français, couleur de la chair. Encarnación voudrait incarner un personnage plus réel, alors elle porte sur elle une partie de son corps. Dans chaque photo, cette partie est différente, plus réaliste et avec une couleur similaire à celle de la peau, elle voudrait se couvrir, s’habiller, se protéger. Encarnación a vécu une enfance rouge et noire. Encarnación n’a vu que du rouge et du noir pendant toute sa vie. J’ai voulu lui enlever le noir pour le transformer en blanc, voilà pourquoi elle est entourée de blanc. Est-ce que je cherche à l’incarner dans mon esprit autrement qu’en noir ?

LES NOCES BLANCHES font référence à la nuit de noces et se focalisent sur trois moments, trois états d’âme. 1 (triptyque) : Sidération / Momification. 2 (diptyque) : Avant / après la défloration. 3 (pentaptyque) : Prises Impubères.

ELLES, j’ai voulu raconter l’histoire de deux filles de même origine, toutes deux adoptées. Elles ont un passé, un présent et nécessairement un futur complètement différents. Je les ai réunies pour quelques heures, le temps des poses, pour leur donner une identité partagée, rêveuse et passagère. Derrière un voilage, jouant avec, cachées dessous ou se faisant un selfie. Légères et graves.

 

DETRÁS

Devant, des mains.

Qui saisissent, caressent, qui pressent sur la gâchette ou sur le déclencheur ; qui racontent, se taisent, annoncent, découvrent ; qui savent…

… mais… derrière ?

En région parisienne, un immense squat ; trois niveaux d’interminables couloirs, de salles gigantesques, d’escaliers voluptueux ; verrières, cheminées, terrasses, vérandas ; des mains ont brisé les fenêtres, déchiqueté les plafonds, tagué, graphé, griffé les murs ; ma main appuie nerveusement sur le bouton de mon Canon pour saisir…

… mais… derrière ?

Un sanatorium, installé au milieu d’une forêt de pins, qui a pu contenir jusqu’à quatre cents malades ; mais aussi, durant la seconde Guerre mondiale, un camp de concentration, bref séjour avant l’envoi à Auschwitz ; des mains ont souffert ou supplié, d’autres ont frappé, ont humilié ; les miennes jouent avec les touches de mon clavier pour montrer…

… mais… derrière ?

Béton charnel, sang et papier, témoignage onirique… Où est la vérité ? Derrière, toujours un peu plus derrière…

Detrás.

PAS NAÎTRE

Des visages, des mains qui vont progressivement s’approcher, efflorer, frôler, toucher, palper, caresser, attraper, presser, pétrir, cogner, tordre jusqu’à la déchirure.

Qui a jamais pensé à demander au futur être humain s’il était d’accord pour venir au monde ?

Qu’attendre d’un voyage qui commence dans la brutalité, l’arrachement, le sang, les cris ?

Ces questions qu’on ne pose pas, comme si tout allait de soi, je les ai posées, à travers cette série de photos, à tous ceux qu’on a négligé de consulter : moi, vous, nous tous depuis la nuit des temps.

La réponse m’est apparue, lumineuse, aveuglante :

« C’est décidé : je reste au chaud. Je vous entends mais je suis bien ici, trop bien, et pour longtemps. »

FÉMINITÉS

À deux reprises déjà, j’ai travaillé sur le thème des « femmes ». C’était avant 2007, avant que je me consacre définitivement à la photographie, quand j’étais plasticienne. Mais ce n’est pas avec une paire d’expositions qu’on est quitte d’une préoccupation si profondément incrustée en soi. C’est la raison pour laquelle j’y reviens pour la troisième fois. Avec un autre regard, celui de mon appareil photographique ; avec une autre approche, plus soucieuse de mettre en scène mes modèles ; avec un autre outil, le logiciel qui me permet d’organiser mes compositions.

Qu’elle soit vêtue ou moitié nue, exhibée ou dissimulée, chacune des femmes que je présente dans cette série est unique, avec sa vie bien entamée ou à peine commencée, avec ses peurs et ses espoirs. Chacune est unique et c’est pourquoi chacune a un prénom. Toutes aussi sont à la fois en danger et le danger. C’est ce qu’expriment les regards concupiscents ou douloureux qui les observent ou, parfois, n’osent se poser sur elles. On reconnaîtra des tableaux vieux de quatre cents ans et plus, comme si cette difficulté d’être simplement soi n’avait pas d’âge et ne devait jamais finir. Parfois aussi, c’est une Histoire plus récente qui accompagne telle ou telle de ces femmes ; ou encore elle-même. Introspection ? Schizophrénie ?

De l’épouse à la femme voilée, de l’insouciante à la révoltée, de celle qui attend le client à celle qui attend que rien ne se passe... De la femme qu’on regarde à celle qui voudrait qu’on la regarde, de celle qui se dissimule à celle que l’on cache...
Toutes si différentes, je les vois cependant toutes unies, toutes réunies dans leur condition de femmes.

DÉTOURNEMENTS

Ce travail est né d’un reportage que j’ai réalisé lors d’une compétition sportive. Sportive et virile : il s’agissait d’un sport de combat. Peu à peu, à mesure que je regardais ces portraits, que je commençais à les retoucher, ils se sont transformés. Ils ont progressivement acquis une identité selon le regard qu’ils portaient sur moi. Car ils me regardaient ! Et cette identité était bien éloignée de celle du combattant que j’avais saisie un soir dans la salle de sports. J’ajoutais à l’un l’œil d’un enfant de trois ans et le front d’une femme de soixante-sept ; à l’autre la bouche d’une adolescente et le nez d’un homme mûr ; à l’autre encore la barbe d’un quinquagénaire et le sourire d’un lycéen… J’ai également inclus diverses matières photographiées sur des chantiers, dans les rues, dans les usines, dans des bâtiments laissés à l’abandon… Ces matières collées sur leur visage sont pour moi la preuve de leur appartenance au monde concret, au monde réel.

Chacun de ces portraits pourrait avoir un nom. Ils en ont eu un pendant que je les travaillais. Aujourd’hui, ils sont devenus une histoire et ce nom n’a plus d’importance. Peut-être même l’ai-je oublié.

BODEGONES/COMME DES NATURES MORTES

On sait que le photographe, par son geste, rend provisoirement définitif un moment éphémère d’histoire : la sienne, celle des autres, celle du monde qui « s’agite autour de lui »… Il fait une halte dans sa trajectoire personnelle pour tenter de provoquer un impact sur le spectateur.

Comment raconter à travers une photographie des moments forts, cruciaux, sur les plans émotionnel, intellectuel ou artistique ? J’ai posé sur une table de mon studio, en les mettant en scène « comme des natures mortes », des objets symboliques de ces moments : les livres qui m’ont marquée, les photos de famille qui m’ont accompagnée, les outils avec lesquels j’ai travaillé… Et je les ai photographiés. Mais les photos m’ont paru bien réalistes. C’est pourquoi je les ai retravaillées une à une, afin de leur imprimer une dynamique et un rythme qui leur confèrent un sens universel et contemporain, d’aujourd’hui et de demain.

On pourrait ainsi dire que le travail que je présente aujourd’hui se tourne à la fois délibérément vers l’avenir par le choix de ma technique, et vers mon passé par les objets que je représente.

Sexe : Féminin 2019

Ce travail est réalisé à partir d'une série de photographies que j'ai prises en 2015 pour une exposition sur les femmes : Venus-Vesper. Pour la première fois, j'avais face à mon objectif une modèle nue. J'avais préparé un décor constitué uniquement de voilages. La modèle était tantôt au milieu de ceux-ci, tantôt derrière. J'ai créé à partir de toutes ces photographies un montage que j'ai intitulé : le Retable des Muses.

Entre 2017 et 2018, j'ai repris les mêmes photos et les ai retravaillées pour leur donner une autre vie et leur faire exprimer un autre propos : ce fut Encarnación. L'exposition OTOLITHES, partagée avec Marie Bienaimé et Catherine Mainguy, questionne l'équilibre qui aurait dû, qui aurait pu, qui pourrait se faire entre l'homme et la femme  depuis leur apparition sur terre. Elle rejoint mes  interrogations souvent pessimistes à propos de cet équilibre qui n'a pas encore été trouvé. Les oeuvres que je propose dans le cadre de cette exposition sont composées avec les mêmes  prises de vue que pour le Retable des Muses et Encarnación. J'ai nommé ce travail Sexe : Féminin. Il s'agit d'une nouvelle série, sur un support différent, dont chaque pièce est une  pièce unique. Ces photographies témoignant justement du déséquilibre qui existe entre l'homme et la femme, je les présente enfermées dans un cercle, ornées de dentelle noire  et couvertes de voilages. Signe de deuil ? Est-ce que je les  ai enfermées pour qu'elles ne fassent partie que d'un souvenir, ou bien leur enfermement  est-il l'espoir d'une ouverture future ?

Avec cette série, j'ai le sentiment d'englober et de finaliser un long travail sur les femmes.