Pilar du Breuil est une artiste engagée, son camp : les défavorisés comme on dit, les femmes, les exilés, les déportés, les assassinés, les disparus… Pourtant ce travail est pétri par la vie, il s’en dégage un profond humanisme et un combat, celui de ceux qui résistent.

C’est un travail où le collectif et le singulier s’attèlent ensemble à témoigner de L’« Histoire » et de la petite histoire de chacun. De l’inextricable et inexorable imbrication des deux.

L’enfermement de l’humain dans sa chair, le tragique du vivant. La brutalité du monde, du naître, de la vie, de la mort. La condition humaine, sa fatalité et cette insupportable répétition de l’« Histoire ». 

Pour autant Pilar, dans les différentes séries qu’elle aborde, ne fait pas du reportage, elle crée des oeuvres où la superposition de différents fragments photographiques voilent et dévoilent le sujet, le font cohabiter dans différents espaces de lui-même, dedans-dehors toujours mélés : peur, désir, angoisse, confrontation. Le choix d’un gris presque transparent crée une suspension et une traversée du temps, les roses, les bleus au bord de l’effacement, dans une faillite de la couleur, presque aquarellés glissent sur une chair qu’ils semblent à la fois protéger et fragiliser. Seuls des rouges éclatants et des noirs profonds viennent architecturer les plans, comme un couteau découpe la viande.

Dans sa série L’aveuglement, l’artiste nous confronte à des visages sans nom, aveuglés, des visages écrans, sans identité et les portant toutes, scarifiés par des « restes de » : photos de guerre, lambeaux d’affiches, compresses, cartes de séjour, ruines, planisphères, tableaux, photos de disparus, murs, graffitis, tissus, dentelles… On pense aux Désastres de la guerre de Goya, aux installations de Boltanski. Visages terrifiants, agonisants et pourtant vivants. 

Car ce ne sont pas, comme on pourrait le croire au prime abord, de simples masques, des supports. Dans ce qu’il reste d’eux, un nez, une bouche, quelque chose d’eux-mêmes se dit, comme si l’artiste au lieu de cacher leur individualité, la dévoilait. Qu’elle s’introduisait à l’intérieur de leur cerveau. Que ce monde qu’il nous donnent à voir est aussi leur histoire. Qu’ils participent de cette histoire. Sont-ils miroir d’eux-mêmes ou miroir du monde ? Sont-ils victimes ou sont-ils bourreaux ? Et ce qu’ils voient, est-ce le présent, le passé ou l’avenir ? 

Ce qui est sûr c’est qu’ils nous regardent, ces sans-yeux voient et nous regardent nous qui les regardons à notre tour. Et un malaise nous prend, qui parle ? Sommes-nous dedans ? Sommes-nous devant ? Qui regarde qui ? Qui est bourreau ? Qui est victime ? 

Ces visages qui projettent et nous reflètent sont nos visages. Et c’est notre Espèce qui regarde l’Espèce. 

Titre 1

Quand une artiste écrit sur une autre artiste.

Adrienne Arth m’a surprise un matin en ouvrant mon courrier : elle avait écrit un article sur ma série L’Aveuglement pour la revue Corridor Elephant, dans les chroniques. J’ai été très touchée. Je la remercie tendrement.